Christine Guinard

Christine Guinard

Le portrait onirique de Christine Guinard

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J’ouvre le sac en plastique avec les restes de l’animal totem : le ratel est mort, j’ai été plus féroce que lui. 1 Il est mort rapidement, au premier coup de griffes. L’atmosphère est plus apaisée, je quitte la ville inondée, les genoux dans l’eau et je pars ailleurs, sous d’autres tropiques. J’abandonne tout sur place. Je dois retrouver Mapuetos. 

Avant de partir, une femme venue de nulle part, me sourit, je pensais être le seul survivant dans ce cauchemar sans retour. Comme si mes songes m’avertissaient d’un drame dans la vie réelle. Elle me dit : il m’a semblé lutter pour ne pas m’allonger dans l’absence. Vous allez bien Patrick Lowie ? Je ne retrouve pas mes lunettes, sa voix ne me dit rien, son visage non plus. Je ne pense pas connaître cette femme souriante et déterminée. Elle se présente : vous ne me reconnaissez pas n’est-ce pas ? À chaque fois que nous nous rencontrons, vous ne parvenez pas à me reconnaître et à chaque fois vous me dites que vous êtes pourtant très physionomiste. Elle rit. Pour m’excuser, je lui raconte mon dernier rêve : je suis “vegan non orthodoxe” et cette nuit je suis entré dans une boucherie - ce que je ne fais jamais dans la vraie vie, l’odeur de cadavre me donne des haut-le-coeur - un couple de vieux bouchers m'observent avec suspicion, la vieille dame me demande ce que je veux et j’ai répondu : cinq grosses tranches de saucisson de Paris. Vous connaissez ? Ce saucisson composé d'un hachis de viande de porc et assaisonné d'une préparation contenant du blanc d'œuf, des épices, du sel, du poivre et de l'ail frais haché. La vieille bouchère semblait contrariée et le vieux boucher n’avait pas envie de me servir. Je suis parti énervé sans prendre la marchandise. Tout cela après avoir tué le ratel. Quels sens ont les rêves, Christine Guinard ? Être ici, plantés sur ces terres inondées par un tsunami, des cadavres à l’infini et rêver de charcuterie. La poétesse, son livre à la main, ressasse d’anciens souvenirs. Nous n’avons pas les pieds dans l’eau et votre tsunami doit venir d’un cauchemar précédent, me dit-elle rassurante. Sa voix est surprenante, puissante, comme un volcan et son magma. Les mots, l’association de mots, les verbes, tout est remarquable, elle parle comme le phrasé d’une pianiste de jazz. Où sommes-nous ? , lui dis-je. Elle a un moment d’hésitation. Elle caresse un chat nu, un Sphynx égyptien. Elle est assise dans un somptueux canapé en lin de style contemporain. Le chat s’étire sur les genoux de sa maîtresse qui plonge dans de nouveaux poèmes. Elle me répond : nous sommes dans la ville d’où je viens. Cet appartement est celui d’un ami. J’ai dormi dans la chambre de son fils. C’est une première. J’aime ce lieu, toute la magie qui baigne cet espace dans un aura sensuel, un cocon. Je vous ai appelé car cette nuit j’ai fait un rêve qui m’a bouleversé. Dans la chambre où j’ai dormi, j’entendais des sons qui sortaient des murs et en touchant le papier peint, les sons changeaient, je pouvais jouer avec les murs. Il y avait un grand tapis clair autour du lit. Soudain dans mon rêve, des personnes sont entrées dans la chambre pendant que je dormais, un couple, un homme et une femme. Ils ont déposé un enfant sur le tapis, puis sont repartis. Ils sont revenus avec un autre enfant un peu plus jeune, cependant que depuis le lit je les regardais étonnée, un peu effrayée. Ils ont déposé trois enfants, parmi lesquels un bébé et j’ai demandé des explications. Ils m’ont dit que, lorsque leurs enfants avaient peur, ils les déplaçaient sur un tapis, auprès de la personne dont la seule présence les rassurerait. Et puis ils les laissaient passer la nuit là. Apparemment, la chambre communiquait avec un passage et leur appartement, ou quelque chose comme ça, je n’ai pas eu le fin mot de l’histoire. Je me suis réveillée en sursaut, assez secouée, après m’être selon moi rendormie pour protéger le sommeil calme des enfants sur le tapis.

Je lui explique que son rêve parle de compassion et de ce sentiment intemporel d’apesanteur, qu’elle va améliorer son champs de vision, qu’elle aura bientôt onze yeux, pour mieux observer le monde et qu’elle va gagner en souveraineté, en puissance, qu’elle va gérer le chaos et qu’elle va assumer de s’installer, vivre au royaume de son coeur et qu’elle n’est pas encore au sommet de son art mais que c’est pour très bientôt. Je me prie de m’excuser,  j’ai d’autres consultations oniriques cette nuit, je vous souhaite un bon réveil. 

Alors que je m'apprête à partir à la recherche de Mapuetos dans d’autres songes, Christine Guinard me propose de m'accompagner. Elle semble convaincue que nos destins sont liés d'une manière inexplicable. Nous nous mettons en route ensemble vers l'inconnu, guidés par la curiosité, les rêves énigmatiques, et le désir de découvrir les mystères qui entrelacent nos vies. Le Sphynx, lui, se mord la queue. 

1 Ce début de texte fait référence au portrait onirique d'Antoine Léon


Publications & anecdotes

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Bio

Spécialisée en littérature, philosophie de l’art et musique, Christine Guinard est professeure de lettres classiques, traductrice ( Journal d’un réfugié catalan , Roc d’Almenara, traduction du catalan, Mare Nostrum ; Anthologie de la poésie catalane , coll., Bacchanales), musicienne, vidéaste, elle publie dans diverses revues littéraires, participe à de nombreux festivals et contribue à des travaux collectifs. Ses ouvrages poétiques s’accompagnent souvent de photographies et ses recherches explorent la circulation entre texte, image, danse et son.

Ses livres de poésie publiés : Si je pars comme un feu , l’Arbre à paroles ; En Surface , Eléments de langage ; Des Corps transitoires , Mémoire vivante ; Time Lapse , Corridor Elephant ; Sténopé , Unicité ; Autour de B., Unicité ; Ils passent et nous pensent , Unicité ; Vous étiez un monde , Gallimard

Précisions d’usage 
Ce portrait est un portrait onirique basé sur un rêve, et donc, ce n’est qu’un portrait onirique et imaginé. Par conséquent, l’histoire qu’il raconte n’est pas une histoire vraie. Erreurs de syntaxe, d'orthographe ou coquilles... faites-nous part de vos remarques à mapuetos@mapuetos.com

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